LE CUL ENTRE DEUX CHAISES

Golden Boy de Kwabena Sekyi Appiah-Nti.
Kwabena Sekyi Appiah-Nti, Sans titre, série Renaissance, Martinique et Guadeloupe, impression sur travertin. Publié dans Mouthwash Magazine, numéro Renaissance. Courtesy de l’artiste.

Je suis née d’un père congolais et d’une mère française. Peau caramel foncé, cheveux crépus, traits qu’on ne lisait jamais comme européens.

Et pourtant, pendant longtemps, personne ne voulait croire à mon métissage.

Quand je disais que ma mère était blanche, blonde, les yeux bleus, on me regardait avec suspicion. On me demandait si je n’étais pas adoptée. Certains me disaient carrément que je mentais. Comme si une mère blanche aux yeux clairs ne pouvait pas produire une fille comme moi. Comme si mon corps, à lui seul, suffisait à effacer la moitié de mon histoire.

On me disait aussi, souvent, que je n’avais rien pris d’elle.

Cette phrase, je l’ai entendue tant de fois que j’ai fini par ne plus l’entendre vraiment. Mais elle dit quelque chose de violent quand on y repense. Cette mère à qui on devrait vouloir tout prendre. Lui ressembler, parce que c’est notre mère. L’aimer, en être fière, porter sur son visage la preuve qu’elle nous a faites. Et moi, on me la retirait sans cesse, comme si je n’avais pas le droit de la revendiquer.

C’est là que j’ai dû accepter ma condition de femme noire pour la première fois. Pas depuis l’intérieur. Depuis le regard des autres. On me voyait comme une petite fille noire. Alors je suis devenue une fille noire. Pas par un cheminement intérieur, mais parce que le monde avait déjà tranché à ma place.

Ce que je n’ai compris que bien plus tard, c’est que cette assignation précoce m’a peut-être donné quelque chose. J’ai accepté tôt d’être noire et fière de me présenter au monde ainsi. En grandissant, je n’ai jamais cessé de me chercher dans ma mère. Plus je vieillissais, plus je voyais ce qui nous reliait. Des gestes. Une manière de rire. Quelque chose dans le regard. J’avais grandi avec un métissage invisible aux yeux des autres, mais bien réel à l’intérieur de moi. Une double culture. Une double identité. Française et congolaise, à parts entières, même quand personne ne voulait le reconnaître.

W. E. B. Du Bois a nommé ça la double conscience : ce sentiment permanent de se voir à travers les yeux de ceux qui vous regardent avec méfiance ou condescendance, de mesurer sa propre existence à l’aune d’un monde qui ne vous a pas attendu. Une tension intérieure entre deux appartenances qui ne se résolvent jamais vraiment. [Les Âmes du peuple noir, 1903] Sauf que Du Bois parlait de Noirs américains, descendants d’esclaves sur le sol même de leurs anciens maîtres. Moi je suis née dans un pays qui n’a jamais voulu admettre clairement ce qu’il me devait, ni reconnaître pleinement ce que j’étais.

Dans son livre Afropéens, Johny Pitts documente ses rencontres avec des membres de la communauté noire en France. Ce qu’il observe à travers ces conversations est lucide : en France, la construction d’une identité collective noire se heurte à un obstacle particulier. Les différentes communautés issues du continent africain, des Antilles ou d’ailleurs avancent séparément, sans pouvoir se retrouver dans une voix commune. Et cette fragmentation, selon ses interlocuteurs, n’est pas un accident. Elle est le produit d’un système qui préfère maintenir les divisions. [Afropéens, Éditions Globe, 2019]

Ce que Pitts observe de l’extérieur rejoint quelque chose que je connais de l’intérieur. La France se présente comme une République aveugle aux couleurs. Mais dans la rue, dans les institutions, dans les regards quotidiens, la couleur est partout. Cette invisibilité administrative produit quelque chose de paradoxal : on est trop visible pour être vraiment français, et trop français pour être reconnu comme autre chose.

En grandissant, je pense souvent à mes frères et sœurs de peau noire. Pas seulement à ceux dont le métissage ressemble au mien. Mais à ceux dont le métissage est encore plus invisible, parce qu’il ne passe pas par le sang. Ceux qui ont deux parents noirs, nés et grandis en France, qui comprennent une langue sans la parler couramment, qui connaissent des rites sans les pratiquer. Qui sont perçus comme européens là-bas et comme immigrants ici. Comment ces personnes se retrouvent-elles, identitairement ? Comment cheminent-elles dans cette absence de mot pour les nommer ?

C’est en me posant cette question que je suis tombée sur un mot qui m’a arrêtée.

Afropéen.

Ce mot est né dans la musique avant d’entrer dans les livres. Marie Daulne, chanteuse belgo-congolaise et fondatrice du groupe Zap Mama, est la première artiste à l’avoir utilisé pour définir sa créativité. Née d’une mère congolaise et d’un père belge, elle a grandi entre deux mondes sans appartenir entièrement à aucun. Considérée comme blanche au Congo et comme noire en Belgique, elle a fait de cet entre-deux non pas une blessure, mais un territoire artistique. Sa musique entrelace les traditions musicales d’Afrique centrale avec les influences européennes et américaines, non pas pour les fondre l’une dans l’autre, mais pour les faire coexister. Comme elle le dit elle-même : « Je vis avec ce que j’ai en moi d’européen et j’accepte ce qu’il y a d’africain au fond de moi. » [cité par Johny Pitts, Afropéens, Éditions Globe, 2019]

Ce n’est pas sans me rappeler ce que j’ai cherché sans le trouver pendant longtemps. Pas une identité à choisir. Les deux à la fois. Sans soustraction, sans hiérarchie.

Léonora Miano, écrivaine camerounaise installée en France, pousse cette idée plus loin encore. Elle décrit l’afropéanité comme un lieu intérieur, un espace mental que construisent ceux qui portent plusieurs héritages culturels à la fois, sans que la France leur en reconnaisse la légitimité. Ce qu’elle appelle un « terroir mental que se donnent ceux qui ne peuvent faire valoir la souche française », mais qui vivent pourtant pleinement dans cet espace, avec toutes leurs mémoires. [Habiter la frontière, L’Arche, 2012] Ce que j’entends dans cette idée, c’est que ce lieu n’est pas une concession. C’est une construction. Quelque chose qu’on bâtit soi-même, faute de le trouver dans les cases qu’on nous propose.

Stuart Hall, lui, écrit que les identités sont « les noms que nous donnons aux différentes façons d’être situés par les récits du passé, et de nous y situer nous-mêmes ». [Identités et cultures, Éditions Amsterdam, 2007] L’identité n’est pas une chose qu’on retrouve. C’est une chose qu’on construit, sans cesse, à partir de ce qu’on hérite et de ce qu’on choisit d’en faire. Si Hall a raison, alors peut-être que le mot que je cherche n’existe pas encore tout à fait parce que la construction elle-même n’est pas terminée. Peut-être que ma génération est précisément en train de le négocier, sans toujours le savoir.

Je vois cette négociation partout autour de moi. Dans les conversations sur ce qu’on a reçu de nos familles, et ce qu’on n’a pas reçu. Parce que tous les enfants de la diaspora n’ont pas hérité du même bagage. Certains ont grandi avec une culture très présente, transmise sans interruption. D’autres avec une transmission fragmentée, affaiblie par l’assimilation, la honte, l’éloignement ou le silence familial.

Quand cette génération revient vers ses cultures d’origine, la vraie question n’est pas de savoir si elle en a le droit. La vraie question est : que transmet-elle avec ce qu’elle reprend ? Parce qu’une réappropriation peut réparer une mémoire. Mais elle peut aussi en fabriquer une nouvelle, imparfaite, incomplète, et pourtant nécessaire.

Je pense à ma mère. Je pense à ce moment où on me disait que je mentais en la revendiquant. Je pense à mes frères et sœurs dont le métissage est invisible, parfois même à leurs propres yeux. Je pense à ce mot qui n’existe pas encore tout à fait, mais qui se construit peut-être déjà, dans nos téléphones, dans nos conversations de fin de soirée, dans ce blog même.

Ni tout à fait française au sens où on l’entend trop souvent.

Ni tout à fait africaine au sens où certains voudraient nous le rappeler.

Le cul entre deux chaises, peut-être.

Mais peut-être aussi assise, simplement, sur les deux à la fois.

Du Bois, W. E. B. (1903). Les Âmes du peuple noir.

Pitts, J. (2019). Afropéens. Éditions Globe.

Miano, L. (2012). Habiter la frontière. Paris : L’Arche.

Hall, S. (2007). Identités et cultures. Politiques des cultural studies. Éditions Amsterdam.

Outeirinho, M. de F. (2017). Afropéen(nne) : quelques notes autour d’un mot valise. Carnets, Deuxième série, 11.

Schucman, L. V. Familles mixtes, tensions entre couleur de peau et amour.

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